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Centre Interdisciplinaire de Recherche sur les Patrimoines en Lettres et Langues


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    Axe 1 : Mythes et sacré

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    Les membres du CIRPaLL ayant exprimé le vœu de se rattacher à l’axe 1, intitulé « Mythes et sacré », mènent des recherches dans différents domaines de spécialité, recourant à des approches complémentaires et analysant des textes de langues et de cultures variées (langues et littératures anciennes, françaises, anglophones, germaniques, linguistique, stylistique, philosophie…). Leurs champs d’étude, qui couvrent l’ensemble de la temporalité (de l’Antiquité à nos jours), témoignent d’un intérêt pour les questions relatives aux mythes et au sacré. Désireux de tirer le meilleur parti d’une synergie favorable, ils souhaitent orienter leurs travaux de recherche dans une perspective résolument transdisciplinaire, en diachronie, sur la longue durée, dans le cadre de projets collectifs conçus dans un large esprit d’ouverture et de « décloisonnement », faisant également appel à la participation des autres membres du centre de recherche et, plus largement, à celle de chercheurs de toutes disciplines et de tous horizons, pouvant être intéressés.

    Les travaux menés dans le cadre de cet axe de recherche, portant sur un corpus de textes de genres différents et d’époques variées, seront centrés autour d’une problématique principale, « l’humain en question », dans le but d’étudier les liens étroits qui unissent, en interaction, les mythes (au pluriel, comme leurs multiples variantes et réécritures) et le sacré (au singulier, mais appréhendé sous ses différents aspects, en variant les points de vue).

    • Par mythes, on entendra un ensemble de récits, issus d’époques et de cultures variées, considérés comme un ensemble de variantes et de réécritures successives, appelant une étude de leur transmission et de leur réception au travers des époques.
    • La notion de sacré sera distinguée de celle de religion : il conviendra de prendre en compte les notions de croyance et de profane, mais aussi d’envisager le sacré dans ses rapports avec la transcendance.

    Le sacré est omniprésent dans les mythes qu’il informe et, inversement, les mythes tiennent un rôle essentiel dans l’expression et la transmission des valeurs du sacré et des aspirations de l’homme au sacré. On se propose donc d’étudier comment les mythes peuvent contribuer à renouveler et à réinventer le sacré, comment ils permettent aussi d’introduire différentes formes d’humanisation qui, une, fois encore, remodèlent le sacré. Seront, enfin, considérées les manifestations d’une remise en cause des valeurs et principes du sacré.

    La dimension idéologique des textes étudiés constituera un axe de recherche important, amenant à voir dans les mythes et le sacré les reflets d’une société et de ses intérêts, en s’interrogeant sur les différents usages qui peuvent en être faits. Se poseront donc également les problèmes de la vérité et de la fiction. La subjectivité, enfin, considérée notamment dans ses liens avec la norme, constituera un arrière-plan essentiel pour l’ensemble des travaux : elle pourra être étudiée tant du point de vue de l’auteur que de celui du lecteur, au travers de ses manifestations dans le travail d’écriture (stylistique, onomastique, reprises de thèmes, intertextualité, jeux sur les genres…), dans les choix opérés, dans les interprétations et lectures mises en œuvre (problématiques de l’exégèse et de l’herméneutique). De ce point de vue, il faudra prendre en compte aussi bien les formes d’adhésion et de croyance que celles de contestation, de critique et de rejet. Dans tous les cas, le rôle de l’homme s’avère déterminant et une attention particulière sera portée à sa place vis-à-vis du domaine du sacré, ainsi qu’à son degré d’éloignement ou de proximité, en lien avec son « usage » des mythes.

    Mots clefs

    mythes, sacré, profane, transcendance, croyance, subjectif, normatif, interprétation, exégèse, herméneutique, idéologie, communauté, individu, vérité, fiction, écriture, stylistique

     

    Projets scientifiques 2017-2022 et actualités scientifiques

    Prochains séminaires de recherche

    Vendredi 22 mars 2019, 10h-12h , salle F. Kahlo : conférence donnée par L. Gourmelen, « Hommes et dieux, mortalité et immortalité : des limites en question dans la Théogonie d’Hésiode ? »

    Vendredi 26 avril 2019, 10h-12h , salle A. Césaire : conférence donnée par Z. Hardy, « La création artificielle dans les récits de la fin de siècle: une usurpation du pouvoir divin ? »

     

    Compte-rendu du séminaire de recherche de l'Axe 1
    Vendredi 15 février 2019, 10h-12h30

     

    Conférence de Françoise DAVIET-TAYLOR :

    La notion de sacré : les pouvoirs de la ligne, les pouvoirs de la langue

     

    Résumé

    Nous nous en tenons dans cette étude au « phénomène du sens » que ce mot de « sacré » convoque, phénomène que nous analysons dans la matière linguistique et les opérations qui y opèrent.

    *

             Le sacré et la ligne partagent des affinités principielles et des pouvoirs communs. Comme le fait le tracé de la ligne, le sacré tranche, délimite, sépare et gère les espaces nouvellement délimités. Le terme de « sacré » convoque les mêmes opérations, qui convoque une « histoire de la Création », présente dans toute théogonie ou cosmologie (avec ses variations, divinités, monstres, Dieu, la Genèse biblique, etc.).

             Dans les religions et les cultures archaïques organisées autour du sacré, une Création originelle sert toujours de modèle prototypique : du chaos est extrait l’espace sacré, le « Monde » (la naissance est souvent tragique, il est tiré des entrailles du dragon, etc.). Deux espaces contigus vont dès lors devoir se partager le tout. Surgit aussitôt la possibilité de ne pas respecter les espaces, et le thème de la souillure accompagne inévitablement la qualité de sacré.

             La « construction » des espaces du sacré reproduit les événements et les procédures de la Création originelle. Dans le texte biblique, un exemple de Création, sont ainsi nées à partir du tout informe des formes grâce à l’actualisation (par le Verbe) du pouvoir sécant de la ligne, actualisation d’où naissent le nombre ainsi que la détermination (là où il n’y avait, au commencement,  qu’une masse informe et indéterminée).

             Ce parcours observé dans la Genèse, nous le retrouvons dans la genèse des catégories linguistiques. Au commencement (stade précoce) c’est l’indétermination qui règne : il n’y a pas encore le nombre non plus que les catégories. Trois extraits (La Genèse, une chronique médiévale, un poème de J. Tardieu, « Conversation ») permettent d’illustrer cette naissance des catégories en langue.

             La particularité du sacré est qu’il va ébranler et destabliser ce processus qui était parfaitement réglé, à savoir que des formes naissent, déterminées et stables, de l’« indétermination » initiale, représentée dans les théogonies ou les cosmogonies par le Chaos, le royaume de la Mort, de l’Ombre, etc.). Or ce principe agissant initial, l’archè, va être mis à l’épreuve. Car simultanément avec la rupture et l’extraction du sacré de la totalité primitive, naît ce couple « instable » du sacré et du profane, le sacré étant lié dès sa naissance même à son espace contraire, le  profane. De cette dualité due à deux espaces contigus qui s’excluent l’un l’autre naît le dérèglement et l’instabilité, les possibles de la transgression.

             Cette contiguité des deux espaces n’autorise aucun franchissement de leur limite, aucun contact, sous peine de transgression. Est sacré « ce qui (ou celui qui) ne peut être touché sans être souillé, ou sans souiller ».

             Celui qui est sacer (celui qui ne peut être touché sans être souillé, ou sans souiller) est ainsi porteur d’une (sorte de) trans-itivité, d’une transitivité performative, c.-à-d. d’une immédiateté de performativité négative. C’est le symétrique, c.-à-d. l’inverse négatif, de l’immédiateté performative de la Création (Genèse), puisque toucher, toucher au sacré implique immédiatement le retour au chaos originel, inversant le sens de la séquence initiale chaos g cosmos et le retour au chaos. Celui ou ce qui a été consacré, est sacer, entre en possession immédiate d’une puissance efficiente d’enclencher ce retournement.

             Cette dualité repérée avec les deux espaces contigus se retrouve en miroir dans les langues indo-européennes. La notion de sacré aurait été dans la préhistoire une notion à double face : positive pour « ce qui est chargé de présence divine », et négative pour « ce qui est interdit au contact des hommes ». La ligne de séparation qui départage le sacré du profane est reprise dans des paires de mots : ce qui est au-delà de la ligne de démarcation, hors d’atteinte des hommes, est sacré, chargé de présence divine.  Ce qui est en-deça de cette ligne et peut être touché par l’homme doit lui être interdit. Les couples de termes attestés en période historique (avestique spEnta : yaoΩdāta ; grec hierós : hágios ; latin sacer : sanctus ; gotique hails : weihs) témoignent de cette réversibilité de perspective engendrée par le tracé de la ligne séparant deux espaces contigus : deux mots selon que l’on est de ce côté-ci de la ligne ou que l’on considère ce qui est de ce côté-là, le sacré.

    Françoise Daviet-Taylor

    Le texte de la conférence de Mme Daviet-Taylor est disponible en téléchargement ici

     

    Compte-rendu du séminaire de recherche de l'Axe 1
    Vendredi 25 Janvier 2019, 10h-12h30

    Conférence donnée par Jean-Marc JOUBERT, suivie d’une discussion :

    « Comment peut-on être transhumaniste ? »

     

    Jean-Marc JOUBERT, ancien élève de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud, Agrégé et Docteur en Philosophie, Licencié de théologie orthodoxe, dirige le Département de Lettres de l’ICES (La Roche-sur-Yon) et est membre du CIRPaLL. Ses recherches portent sur la philosophie et l’épistémologie, la littérature et l’histoire, la théologie et sur les relations entre christianisme et judaïsme. Il est l’auteur de plusieurs livres importants : Foi juive et croyance chrétienne, Paris, Desclée de Brouwer, collection « Midrash », 2001 ; Journal d’un Sinaïte, Paris, L’Harmattan, 2004 ; Leibowitz. Une pensée de la religion, Paris, CNRS-éditions, 2008 ; Portraits de maîtres. Les professeurs de philosophie vus par leurs élèves, en collaboration avec  Gilbert  Pons, Paris, CNRS-éditions, 2008. Il a traduit différents textes hébreux, en particulier Hizouk emounah, d’Abraham Isaac Troki (CIHR, Paris, 2003) et Sur le prétendu héritage judéo-chrétien commun, de Y. Leibowitz, dans Cités, n°34, Paris, PUF, 2008, p. 13-25. Il a publié de nombreux articles. Il s’intéresse également aux questions que pose la notion de transhumanisme.

    1. Résumé de la conférence donnée par Monsieur Jean-Marc JOUBERT :

    « Comment peut-on être transhumaniste ? »

    La question posée est une vraie question qui appelle une réflexion objective : il ne s’agit pas de se prononcer pour ou contre le transhumanisme, mais de s’interroger sur ses présupposés et sur ses implications, pour le connaître et le penser. Le transhumanisme permet de poser le problème du désir : « désir précis » ou « désir vague », pour reprendre la distinction établie par Clément Rosset. Le transhumanisme suscite réticences ou espérances, aspirations ou refus (aspirations à de nouveaux pouvoirs et à une nouvelle forme de supériorité ; refus de sortir de la condition humaine voulue par Dieu). De ce point de vue, la figure de la vieille gnose n’est pas indifférente. Le problème de la mort est, bien évidemment, central et, en guise d’exergue, on songera à trois citations :

    Auguste Comte : « Les morts guident les vivants »

    Ludwig Wittgenstein : « La mort n’est pas un événement de la vie »

    « La mort est un outrage ».

     

    • Présentation générale

    Cette présentation peut être orientée par trois questions : qu’est-ce que le transhumanisme ? Peut-il tenir ses promesses ? de quoi est-il le nom ?

    Le transhumanisme peut sembler relever d’une contre-culture et être rapproché de la science- fiction. Il s’agit, en fait, d’un projet parfaitement défini au travers d’un Manifeste, comportant 8 articles, texte aisément accessible. Ce Manifeste ne fait guère apparaître une philosophie réelle du mouvement. Il s’agit de donner une bonne image du transhumanisme et on peut parler d’un texte de « propagande », au sens le plus neutre du mot (les transhumanistes sont amis du genre humain, ils ont le souci d’informer et respectent une éthique). Le texte prend pour acquis le fait que l’humanité est près d’être profondément transformée par la science. Il s’agit donc de faire un bon usage de ce « présent futur » (cf. A. Comte), pour le bien des hommes qui mèneront une existence digne d’être vécue. Il sera possible d’améliorer l’humanité, de parer aux dangers, risques et catastrophes à venir ; la technologie sera un remède. Le texte demeure très général, empreint des sentiments les meilleurs et appelle un accord obligatoire. Le texte vise aussi à montrer que le transhumanisme ne relève pas d’une secte, mais qu’il est au cœur du débat social, qu’il obéit aux procédures et règles éthiques actuelles. On constate également une insistance sur le caractère réfléchi et raisonnable du projet, ainsi que sur le droit de l’individu à mener sa vie. Toute difficulté peut être résolue. Un non-dit s’impose : comment ne pas être transhumaniste ? Pour autant, ce manifeste appelle une lecture critique dans le cadre d’une « société ouverte » (K. Popper), opposée à une société tyrannique, le transhumanisme refusant fermement toute assimilation à un despotisme éclairé.

    Ce n’est pas l’humanité présente qui intéresse le transhumanisme, mais l’humanité abstraite : détestation de l’humanité actuelle et du corps. En ce sens, le transhumanisme est donc un anti-humanisme : l’homme n’est pas une valeur. Le Manifeste (cf. article 8) défend la liberté de chacun, l’innovation et les critiques éclairées. Le transhumanisme peut donc être rapproché d’une philosophie ultra-libérale et libertaire (même si, à côté du courant libertaire, existe aussi un courant « techno-chrétien »). Le but recherché est l’accroissement du potentiel humain, et non pas l’accomplissement de la nature humaine (cf. Heidegger) : lutter contre les infirmités, améliorer les conditions d’existence, dans le but d’accomplir une transformation radicale de l’homme. Tant et si bien que les post-humains ne sauront plus ce que c’était qu’être humain. Inversement, les humains (que nous sommes encore) peinent à se représenter ce que pourront être les post-humains (futures formes d’intelligence et formes de vie modifiées par le progrès technique). On perçoit ainsi une aporie radicale.

    Selon les transhumanistes, le projet qu’ils défendent n’a rien d’immoral, même si différentes manipulations heurtent les consciences (destruction d’embryons, création de chimères…). Selon eux, il répond à des aspirations de l’homme réputées universelles (cf. Gilgamesh, les Alchimistes) : l’homme ne peut se satisfaire de son sort et de sa condition, il tend à se recréer lui-même, remettant en cause l’ordre naturel. S’expliquent ainsi différentes « inventions » : la cuisson des aliments, la création d’un imaginaire religieux, le développement de la science… L’homme est devenu ce qu’il s’est fait lui-même ; il a accompli sa destinée, en se fondant sur la nature. Mais ce qui frappe et ce qui est radicalement nouveau dans le cas du transhumanisme, c’est la rapidité extrême avec laquelle s’accompliraient les transformations qu’il promet.

    • Quelles sont les promesses du projet transhumaniste ?

    Il s’agit de « réparer les vivants », pour reprendre le beau titre du roman de Maylis de Kerangal, mais aussi de les perfectionner. Cette ambition va bien au-delà des engagements prescrits par le Serment d’Hippocrate. Il sera possible de reconfigurer l’être humain, en créant des « Cyborgs », des êtres augmentés, des êtres hybrides, mêlant la nature et les qualités de l’homme à celles de l’animal (transfert de qualités et de dispositions, existence de gènes communs). Trois promesses principales s’imposent, concernant le corps, le cerveau (intelligence artificielle, comparable à celle d’un ordinateur) et l’amortalité (qu’il faut bien distinguer de l’immortalité). Le post-humain pourra devenir un « animal-machine », robot créé par l’homme. Se pose le problème de la conscience dans un corps non organique, celui aussi de la perception et des sens (remplacés par des capteurs ?). Se pose, enfin et surtout, le problème du moi, réduit dès lors à être passif et dépendant : qu’en sera-t-il des sentiments moraux qui peuvent gêner l’homme et l’entraver, mais aussi des avantages propres aux corps humains ? À en croire les arguments des transhumanistes, l’homme aurait tout avantage à passer le relais. Mais on se heurte alors à nouveau à la même aporie que celle évoquée précédemment : peut-on passer le relais à quelqu’un qu’on ne connaît pas et que l’on ne peut même pas se représenter ? Les post-humains pourront-ils rencontrer des humains demeurés tels, éventuellement conservés par le procédé de cryogénisation ? (cf. le film de Wim Wenders, Les Ailes du Désir : les personnages cyborgs souhaitent retrouver de vrais humains). Une limite est souvent évoquée, 2045, date au-delà de laquelle on ne pourrait peut-être plus rien contrôler, en raison des développements de l’intelligence artificielle : l’homme serait alors « dépassé » et « demeuré ». Les transformations technologiques (relevant en particulier des nanotechnologies) pourraient même modifier la matière, qui demeurera, mais pourrait être transformée.

    • Que craindre ou espérer ?

    La réponse peut-elle être seulement scientifique ? Le problème qui se pose est celui de pouvoir disposer d’une culture scientifique sérieuse pour décider. On peut être raisonnable et ne pas vouloir changer la nature pour conserver l’humain (notion préférable à celle d’homme, trop essentielle). On peut souhaiter ne pas « gager » (au sens pascalien du terme), mais nous sommes déjà engagés dans le transhumanisme : faut-il alors seulement retenir un principe de précaution ? Les manipulations génétiques laissent supposer la possibilité de transformer les gènes humains, en vue d’un résultat mélioratif. Mais différentes études prouvent que les gènes interagissent et peuvent présenter des variabilités selon les êtres vivants, leurs caractéristiques et l’environnement, ce dernier influant sur la génétique. En la matière, il n’y a pas de déterminisme : l’homme n’est pas la marionnette des gènes, ce sont les gènes qui sont à notre merci.

    • De quoi le transhumanisme est-il le nom ?

    Il est associé aux notions de fascination, d’utopie, d’échappement, tout en étant lié à l’imaginaire et au rêve d’un monde parfait. Mais on peut aussi le rattacher à une volonté de puissance : puissance économique, financement par les GAFA, enrichissement considérable ; politique d’empire, avec des conséquences bien réelles dans le domaine militaire, une armée de soldats modifiés permettant d’assurer une domination sur les autres nations… Le transhumanisme appelle donc différentes interprétations, parfois contradictoires, sans oublier celle touchant à la haine de soi.

    • Relation du tranhumanisme aux mythes

     Plusieurs exemples peuvent être envisagés.

    Gilgamesh cherche le remède, dérobé par un serpent, pour guérir son ami. Mais il apprend différentes vérités : pour un humain, une vie sans fin est impossible ; l’idéal qu’il doit poursuivre est celui d’une vie agréable et bien remplie : manger, se réjouir, profiter d’un bonheur favorable. Seuls les dieux sont immortels et c’est ainsi qu’ils se distinguent des humains.

    Icare parvient à voler, mais il ne s’agissait aucunement d’une aspiration au départ : la confection des ailes par son père Dédale avait pour but de permettre de s’échapper du labyrinthe ; l’idée de voler plus haut et de s’approcher du soleil lui est venue à l’esprit et doit plutôt être rapprochée de la faute d’hubris.

    Le mythe de Prométhée se fonde sur l’idée d’un sauvetage de l’homme ; il ne constitue aucunement une justification du dépassement.

    Le récit mettant en scène Frankenstein (« le Prométhée moderne ») illustre bien la volonté de dépasser les limites, en voulant créer un autre homme, transformé, mais alors la créature se retourne contre son créateur.

    Les mythes ne permettent donc pas de « justifier » le transhumanisme, en tant que références et modèles culturels.

    Si l’on tente de reconstituer une généalogie de la contre-culture, dans le but de trouver des précédents, on pourra songer à Pic de la Mirandole, Condorcet, Teilhard de Chardin. On sera tenté aussi d’établir une parenté avec la gnose (la connaissance donnera le salut). Mais le transhumanisme ne peut en aucun cas être assimilé à une religion, comme la gnose qui repose sur l’idée que Dieu est bon. Le transhumanisme suppose que l’homme se libère lui-même et qu’il crée son propre royaume.

    • Prolongement de la réflexion au travers de la fiction

    Extraits de trois films :

    • 2001, l’Odyssée de l’espace (film de Stanley Kubrick, 1968)

    Scène célèbre du combat des singes et de l’os lancé dans les airs, touchant la navette spatiale. Dans la navette spatiale, conduite par Franck et Dave, l’ordinateur Karl montre des signes de défaillance et les deux personnages souhaitent le débrancher. L’ordinateur a compris ce projet (en lisant sur les lèvres des deux pilotes) : il se rebelle, provoque la mort de Franck et dialogue avec Dave, refusant d’obéir à ses ordres.

    • Bienvenue à Gattaca (film d’Andrew Niccol, 1999)

    Le héros, Vincent, a été conçu naturellement et, à sa naissance, après un examen génétique, on annonce à ses parents qu’il ne dépassera pas l’âge de trente ans, car il sera sujet à des problèmes cardiaques. Son frère, lui, est conçu par manipulations génétiques, destinées à le protéger de tout risque. Vincent, cantonné au métier d’homme de ménage, rêve de devenir astronaute et d’intégrer le centre de Gattaca, en dépit de son profil génétique. Il y parviendra, en se faisant « pirate génétique », par suite d’un échange de profil avec Jérôme, un jeune homme prometteur, mais devenu paraplégique, et grâce à la bienveillance complice d’un docteur qui ferme les yeux et autorise Vincent à embarquer dans la fusée qui décolle pour Titan, satellite de la terre.

    • Ad Vitam (série télévisée française, Thomas Cailley et Sébastien Mounier, 2018).

    Dans le futur, les progrès de la génétique permettent d’atteindre des âges considérables, tout en conservant une jeunesse éternelle, à l’issue de « séances de régénération », dont la première a lieu à l’âge de 30 ans pour les heureux élus qui répondent aux critères. L’héroïne refuse cette régénération que lui offrent ses parents en cadeau d’anniversaire. Elle rejoint un groupe de personnes qui, réunies en une église, rejettent aussi cette possibilité, souhaitent conserver un corps naturel et affronter la mort. L’héroïne assiste ainsi à une cérémonie rendue en l’honneur d’un vieil homme sur le point de mourir : quand il meurt, on peut dire de lui qu’il est « un homme accompli ».

    Conclusion

     Une réflexion sur le transhumanisme est indissociable de la prise en compte d’enjeux éthiques, s’agissant en particulier de l’eugénisme (cf. Bienvenue à Gattaca). La mort est nécessairement au cœur de cette réflexion. Selon Nietzche, la vie est « une variété extrêmement rare de la mort ». La destinée de l’homme est-elle absurde ? Pour autant, le règne animal illustre l’idéal visant à ce que tout ce qui est vivant puisse ne pas mourir. Certaines espèces ont développé des stratégies pour assurer la survie la plus longue (oursins, homards et méduses, en particulier) : l’immortalité semble possible pour ces espèces et c’est l’environnement extérieur qui est cause de mort. Ce constat peut être rapproché de l’idée énoncée par Spinoza : la mort vient toujours du dehors, tout être vivant étant un être singulier. Se pose alors la question du sens : dépasser, transcender l’humain et sa « conscience malheureuse » (Hegel) ; le destin, qui est assimilé à la conscience de soi, est une des causes du malheur de l’homme. Or, pour un être humain, la liberté est une réappropriation de soi dans sa propre condition et dans le chez soi du Monde. Le transhumanisme, par opposition, témoigne d’un désir aliéné, hors de soi et pathologique : volonté morbide et folle, absence de désir et de vouloir humains. Il n’est plus question alors que de « désir vague » (C. Rosset), le transhumanisme ne sachant pas quoi décider.

    La mort, selon Heidegger, est ce qui donne sens à la vie : tout réaliser serait le propre d’une vie inauthentique.

    Selon Spinoza, l’éternité est supérieure à l’immortalité, et c’est l’inscription de l’homme dans la nature qui doit primer.

    Selon Hegel, la mort est nécessaire à l’avènement de l’esprit : elle abolit la vie, mais permet de comprendre la dialectique qui, sans elle, serait demeurée inaccessible (cf. A. Kojève).

    C’est à Montaigne que doit revenir le dernier mot : « philosopher c’est apprendre à mourir » et « c’est une perfection absolue, et pour ainsi dire divine, que de savoir jouir loyalement de son être ». À l’inverse, il apparaît que le transhumanisme est déloyal, impuissant à jouir et à faire appel aux ressources de l’imaginaire.

    2. Discussion

    • Importance de l’imaginaire et de la fiction qui permettent de représenter un monde difficilement envisageable, d’incarner et de rendre accessibles des réflexions et spéculations théoriques, de comprendre les conséquences d’un projet transhumaniste. C’est aussi la fonction des mythes que de véhiculer des problématiques et questions essentielles. La scène de la série Ad Vitam, donnant à voir la mort d’un vieil homme et les honneurs qui lui sont rendus prouve que « l’homme accompli » est nécessairement mort né.
    • Différence entre le transhumanisme et le posthumanisme. Dans les deux cas, l’impression dominante est que l’homme fait face à une accélération des découvertes et ne domine plus des transformations déjà engagées. Domine également l’impression d’un jeu dont on ne maîtrise pas toutes les conséquences : « l’homme-dé ». Un choix semble s’imposer (cf. 2001, l’Odyssée de l’espace) entre continuité (rien de nouveau sous le soleil) ou réaction (la machine ne peut pas prendre le pouvoir). Se posent des questions philosophiques essentielles, touchant tout particulièrement aux limites. La série Ad Vitam illustre une forme de réaction possible des humains face au transhumanisme : un moment de bascule est possible. La création d’un « homme augmenté » risque d’accroître les inégalités entre riches et pauvres. La mise en place de garde-fous éthiques s’impose.
    • Risque de perdre tout ce qui relève de l’humain (cf propos tenus dans Ad Vitam : « Ne les laisse pas détruire ce que je vois dans tes yeux »). À ce sujet, se reporter aux analyses de Miguel Benasayag, Cerveau augmenté, homme diminué. La machine peut suppléer l’homme dans différentes activités : le cerveau humain est libéré (évolution en marche depuis longtemps), voire modifié. Mais qu’en est-il des sentiments (amour, désir, jalousie…). Le posthumain peut-il être totalement déchargé d’affects, n’ayant plus le choix et étant finalement privé de toute conscience, de toute maîtrise de son moi et de toute relation à la transcendance ?
    • De nombreux problèmes touchant à l’éthique, à la morale et au droit se posent. Dans le domaine de la médecine, outre l’eugénisme déjà évoqué, il faut s’interroger sur la distinction entre « réparer » (engagement du Serment d’Hippocrate) et « transformer », « améliorer ». Des comités d’éthique existent, mais faut-il se référer à la morale « naturelle » et, dans le cas du droit, quelle forme de droit faut-il privilégier ? Quel doit être le critère du critère ? Peut-on accepter certaines évolutions (cf. le « sentir comme » d’Orwell) et en refuser d’autres ? On peut aussi ne plus vouloir ce qui semblait acceptable de prime abord et souhaiter revenir en arrière. La question est donc politique et sociale : un choix collectif s’impose, relevant d’une décision volontaire et majoritaire. Mais un homme-artefact pensera-t-il ? On peut se référer à la pensée de Gilbert Simondon : la société est en décalage par rapport à des changements techniques trop rapides. La science ne peut pas dominer, seule la philosophie le peut !

    Compte rendu rédigé par Laurent GOURMELEN

     

    Compte-rendu du séminaire de recherche de l'Axe 1
    Vendredi 14 décembre 2018, 10h-12h30

    Télécharger le fichier «CR séminaire axe 1 14-12-2018.pdf» (169.6 KB)

     

    Compte-rendu du séminaire de recherche de l’Axe 1
    Jeudi 14 juin 2018, 10h-12h30

     Télécharger le fichier «CR séminaire Axe 1 14 juin 2018.pdf» (99.4 KB)

     

    Réflexion, projets et travaux à venir

     

    Colloques

    17-18 janvier 2019 : « La littérature médiévale entre mythe et sacré », org. E. MATHIEU et H. AVERSENG (colloque du Congrès de la Société de Langue et Littérature Médiévales)

    • Décembre 2019 : « L’écologie entre politique et sacré », org. G. et J.-M. YVARD

     

    Organisation d’une journée d’étude

    Le projet d’une journée d’étude, intitulée « Au-delà de la condition humaine. Dépasser, transgresser, abolir les limites », est présenté et discuté : voir le descriptif donné en annexe, en fin du document.  Cette journée d’étude, conçue dans un esprit de liberté et de large ouverture, sera l’occasion d’un premier travail collectif, visant à faire apparaître des convergences et des rapprochements, afin d’orienter la suite de nos travaux.

    Nous remercions vivement les collègues qui, suite à un premier appel, ont déjà manifesté leur intérêt pour cette journée et proposé des communications. Nous vous invitons toutes et tous très chaleureusement à nous adresser vos suggestions et propositions.

     

    Projet d’un atelier de travail

    Lors de notre précédent séminaire avait été évoquée la possibilité de mettre en place un atelier de travail, consistant à rédiger des contributions autour des différentes adaptations et réécritures successives d’un thème ou d’un personnage mythique (traductions annotées de textes, présentations et analyses de textes et documents figurées, constitution de corpus…). Ces contributions seraient rassemblées et publiées sur le site du CIRPaLL. Il s’agirait de contribuer à la diffusion du savoir et des connaissances.

    Si ce projet peut intéresser un certain nombre de membres du CIRPaLL, rattachés ou non en priorité à l’axe 1, il faudrait à présent définir un sujet principal, le plus « fédérateur » possible.

    Nous remercions vivement Maria Dolores ALONSO-REY-CHEVALLIER de sa suggestion : le projet pourrait consister à étudier les différents traitements d’un mythe ou d’une thématique ayant trait aux mythes et au sacré dans les pays européens (langues française, anglaise, allemande, espagnole, italienne…).

     

    Importance des projets

    E. VERNADAKIS insiste sur l’importance des projets et sur l’internationalisation des travaux. C’est une perspective qu’il faudra envisager. La journée d’étude prévue, telle qu’elle est conçue, devra permettre de faire apparaître des sujets et thèmes suffisamment « fédérateurs » pour permettre de définir un axe original et important. Si d’ores et déjà vous avez un projet abouti et le souhait de répondre à un appel à projet, nous vous serions extrêmement reconnaissants de nous en faire part.

       

    ANNEXE : DESCRIPTIF DU PROJET DE JOURNÉE D’ÉTUDE
    Journée d’étude (axe 1 « Mythes et sacré »)

    Descriptif et appel à communications

    « Au-delà de la condition humaine. Dépasser, transgresser, abolir les limites »

     

    Il s’agira d’étudier différentes formes de dépassement et de transgression des limites de la condition humaine, le mot « limite » devant être entendu en son double sens : frontière séparant l’humain du divin, mais aussi restriction contraignante imposée à l’Homme.

    L’analyse se fondera sur différents exemples de figures et de personnages ayant ce pouvoir de dépassement : le héros (au sens propre comme au sens figuré), le saint, le messager, le médiateur, le sage, le devin, le prophète…

    On pourra s’interrogera sur les problématiques suivantes :

    • Les formes que peut revêtir ce dépassement de la condition humaine :

    les spécificités et qualités remarquables pouvant être acquises sont nombreuses et diverses : immortalité, invulnérabilité, force, éternelle jeunesse, bonheur, savoir absolu, don de prescience…

    Ce sont là autant de qualités dont l’homme est privé et qui sont propres au divin : en contrepoint, on s’interrogera donc sur les particularités de la condition humaine

    • Les conditions de ce dépassement :

    il peut s’accomplir de façon permanente et irréversible, mais aussi de façon provisoire, dans certaines circonstances (la transe, l’extase, la possession, l’ascèse et l’entraînement rigoureux, le recours à la « technique »…). Il peut être obtenu de façon magique et extraordinaire, comme un don des dieux, ou être le fruit de la seule volonté humaine.

    • Les implications et les usages de ce pouvoir de dépassement :

    quelles sont les conséquences de ce pouvoir pour les personnages qui l’obtiennent ? quelle est la place dévolue à ces personnages de l’entre-deux, entre humain et divin ? quelle est leur destinée ? peuvent-ils être des modèles à suivre et imiter ?

    • Le jugement porté sur ce dépassement :

    il peut être valorisé et considéré comme bénéfique, ou, au contraire, jugé dangereux, néfaste et réprouvé (thème de l’hubris…).

    Les études porteront sur différents types de textes, présentant un lien avec les mythes et le sacré, de toute époque et toute culture, se référant aux temps des origines, aux temps présents comme aux temps futurs (transhumanisme et problème de la « posthumanité »).

    Compte rendu rédigé par Laurent Gourmelen

     

    Thèses soutenues et en cours

     

    Publications

    Responsables de l'axe

    GOURMELEN Laurent
    laurent.gourmelen@univ-angers.fr (Laurent.gourmelen @ univ-angers.fr)

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    jean-michel.yvard @ univ-angers.fr

    Membres de l'axe

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    • Jean-Michel YVARD

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    Partenariats

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